Il n’est de richesses que d’hommes,

disait Jacques Bodin il y a 440 ans déjà.

Or il ne faut jamais craindre qu’il y ait trop de sujets, trop de citoyens : vu qu’il n’y a richesse, ni force que d’hommes : et qui plus est la multitude des citoyens (plus ils sont) empêche toujours les séditions et factions : d’autant qu’il y en a plusieurs qui sont moyens entre les pauvres et les riches, les bons et les méchants, les sages et les fous : et il n’y a rien de plus dangereux que les sujets soient divisés en deux parties sans moyens : ce qui advient ès Républiques ordinairement où il y a peu de citoyens.

Ce contemporain de Montaigne et de Nostradamus est passé à la postérité essentiellement par cette aphorisme – ou plus exactement cet aphorisme a mieux traversé les siècles que son auteur. Il est souvent entendu et utilisé pour signifier que l’humain est au coeur de tout, implicitement que la bien-veillance envers son prochain est une valeur morale indispensable en toutes circonstances, l’Homme étant l’alpha et l’oméga.

En se rapprochant littéralement de la phrase, plusieurs concepts contemporains émergent : courbe de Gauss, peur du bi-partisme, stratégie des alliés, loi des grands nombres… afin de neutraliser les extrêmes. Cet intérêt pour la « multitude des citoyens » serait un rempart contre la peur des minorités agissantes. Opposer la majorité aux minorités fait directement échos aux processus de généralisation et de simplification qui font le lit des discriminations et des exclusions. A cette époque où l’enrichissement passait uniquement par la production de biens, Jacques Bodin érigeait le ventre mou comme martingale pour préserver l’unité et la cohésion, volumineux absorbant, étouffeur de velléités.

Mais ça c’était avant. Avant que richesse et travail ne soient décorrélés, avant que la diversité ne soit reconnue comme une richesse et une opportunité, avant que la financiarisation de l’entreprise ne réoriente sa finalité, avant que la multitude des citoyens ne soit capable de tolérer, de cautionner voire de faire preuve de sédition en mettant un pays à sac et à sec…

Méfions nous de ces maximes, mots valises et autres sentences, auxquels chacun attribue un sens parfois très éloigné de l’intention de son auteur, et qui parlent plus de soi qu’aux autres. Ces implicites, « tu vois ce que je veux dire?! », ne forgent pas une communication de qualité, ni un lien authentique. Ils appartiennent à une époque, ils sont des traceurs culturels. Le carpe diem déjà évoqué dans le blog a souffert des mêmes distorsions de sens en traversant les siècles.

Sachons les utiliser à bon escient, avec parcimonie, en conscience, et parfois les laisser reposer en paix!

 Retrouvez ici les articles du blog – merci d’avance pour vos Correspondances!

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