Rien ne m’est plus, plus ne m’est rien

En deuil de son mari le Duc Louis d’Orléans, Valentine Visconti a prononcé cette phrase célèbre gravée sur son tombeau : « Rien ne m’est plus, plus ne m’est rien. » Un vers d’une grande poésie, qui m’a touchée, en écho à l’abîme insondable d’un coeur qui a perdu ses liens et les siens.

Je ne suis pas coutumière de ce registre, aussi vais-je nouer des fils avec mon monde habituel, celui de l’entreprise.

Quand tout est vide

La douleur d’un deuil, d’une perte, est un passage normal pour aussi douloureux qu’il soit. Les approches sur le sujet du deuil ne manquent pas, l’une des plus connues étant la courbe de deuil du docteur Elisabeth Kübler Ross. D’intensité et de forme variable d’une personne à l’autre, la tristesse est souvent mélée à d’autres sentiments : la nostalgie, l’inquiétude, le sentiment de fragilité ou d’injustice. Si Valentine Visconti avait pris du propranolol, cette phrase n’aurait pas traversé l’histoire, et partant la guerre civile opposant les Orléans-Armagnacs et les Bourguignons n’aurait peut-être pas eu lieu.

Vous avez sans doute entendu parler de cette recherche canadienne opportunément rendue publique le 14 Février 2019 à propos d’une molécule venant à bout des chagrins d’amour et autres stress post-traumatiques. Dès 2009, le psychiatre Alain Brunet de l’université McGill avait démontré l’effet de ce médicament sur la manière dont sont mémorisés les souvenirs. La psychologue Amstellodamoise Merel Kindt démontrait que la prise de propranolol influe sue la chimie cérébrale en bloquant la reconsolidation de la composante émotionnelle de la mémoire. (source Psychomédia, BBC ScienceNews). « L’hypothèse que tout souvenir émotif, heureux ou triste,  soit neutralisé n’est pas écarté » spécule Merel Kindt. A la base dédié au traitement de l’hypertension, ce bêta-bloquant est maintenant qualifié de « médicament de l’oubli » par le Docteur Brunet qui assimile les chagrins d’amour à des stress post-traumatiques. Des expérimentations de ce traitement sont en cours, notamment en France.

Emotions et Ethique

Les stress post-traumatiques empêchent parfois la vie de reprendre son cours. D’ailleurs le propranolol a été testé auprès des victimes des attentats du Bataclan et de Nice. Valentine Visconti n’a pas obtenu réparation auprès du roi, elle n’a pas trouvé d’issue ni de sens au décès de son mari; elle lui a survécu un an. L’intensité de la tristesse est indéniable, de la colère aussi, et le propranolol l’aurait probablement soulagée. Toutefois je ne peux m’empêcher de m’interroger sur la dimension éthique. Effacer la composante émotionnelle d’un souvenir -et pourquoi pas de souvenirs heureux au passage – pouvoir traverser la vie avec la garantie de ne pas souffrir, n’est-ce pas un pacte dangereux ?

L’expérience nous prouve que les indications strictes prévues au départ s’étendent fréquemment vers des usages moins pertinents ou plus laxistes ; ce risque semble d’autant plus important qu’en France nous battons le record européen de consommation de psychotropes.

Faut-il supprimer les émotions ?

Jamais les termes de zen, bonheur au travail n’ont été aussi nombreux. Mais Fabrice Midal s’insurge, et cite Tal Ben-Shahar :

Pour ne pas ressentir d’émotions désagréables, il faut être soit psychopathe, soit mort.

Ou prendre du propranolol… Fabrice Midal revisite la notion de bonheur, qui n’est pas l’absence de souffrances mais l’expression de sa liberté d’agir ; c’est être vivant. Son dernier ouvrage, Traité de morale pour triompher des emmerdes, est vivifiant ; le bonheur est cause et non conséquence. La psychologie posititive et la méditation constituent les piliers de cette philosophie, et viennent bouleverser le bruit ambiant sur le sujet du bonheur, même et notamment en entreprise.

Il existe des tristesses abyssales, des dépressions, des mélancolies, qui ne peuvent être surmontées sans aide. Mais il existe aussi une intolérance à la frustration, à la contrariété, et plus généralement à toutes ces émotions dites négatives. Partie intégrante de notre nature humaine, ces hivers du coeur nous confrontent cruellement : à nos certitudes, nos fragilités, nos paradoxes. En cultivant la conscience de soi, de ce qui advient et de son pouvoir de nouer d’autres rapports avec l’adversité, nous grandissons et vivons pleinement.

Ce n’est pas la voie la plus simple, mais à terme je suis convaincue qu’elle est la plus belle et la plus libre.

Retrouvez ici les articles du blog – merci d’avance pour vos Correspondances!

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