"Acqua limpida" à Venise

« Il y a l’univers du connu et l’univers de l’inconnu. Entre les deux il y a The Doors »

Disait Jim Morrisson, et aujourd’hui, en 2020, nous ajoutons qu’il y a aussi le Covid 19. Nous avons fait irruption dans un monde inconnu. Cet inconnu, virus de tous les superlatifs réactivant les grandes terreurs enfouies, balaie tous les impensables. Impensable d’imaginer que plus de la moitié de la population mondiale est confinée et que 68 pays devraient plonger en récession cette année selon Coface.

Ce nouveau coronavirus est aussi le nouveau maître du temps

Temps d’incubation, durée du confinement, applaudissements à la fenêtre le soir, temps professionnels et personnels emmêlés, temps longs, temps pour se battre ensemble puis temps pour débattre et juger, temps pour soi ou pas … Le temps est distordu. L’information perfusée en continu, angoissante et addictive jusqu’à l’écœurement, imprègne le monde.

Mais de quoi parle-t-on en définitive. N’y a-t-il pas sur-réaction ? Que penser de la Suède, qui a décidé d’opter pour une simple incitation à la distanciation sociale, misant sur les fondements du pays : auto-discipline et confiance. Reflet du kaléidoscope culturel, cette crise exprime aussi plus fortement que jamais l’autorité des Etats sur leurs citoyens.

Etait-il possible de prévoir ?

Le principe de précaution semble mort et enterré. Nous n’avions pas de masques, et ça tombe bien car ils étaient inutiles. Ce qui se révèle faux maintenant que nous en avons, car heureusement la connaissance avance au rythme des approvisionnements.

Etait-il possible de prendre à nouveau le risque que Roselyne Bachelot avait pris en 2009, en ne voulant en prendre aucun ? Né du scandale du sang contaminé, le principe de précaution avait été érigé en dogme, pendant un temps … révolu. Aujourd’hui, l’heure est à l’agilité et à l’effectuation. Test, learn & react, appliqué à la santé humaine. On apprend en marchant face à cet inconnu qui balaie le monde d’Est en Ouest, du Nord au Sud. Les protocoles de validation des nouveaux traitements – quant à eux – sont relégués au rayon des antiquités par certains. Mais à quel sain se vouer ?

Comment aurait-on pu éviter ce tsunami sanitaire et économique ? Classiquement le management des risques s’appuie sur des matrices de type Impact x Occurrence. Avec ce cadre, le nouveau coronavirus passe sous le radar, ce qui s’est produit. Quels enseignements en tirer ? Les Conseils d’Administration vont-ils modifier leurs pratiques au service de la résilience des entreprises qu’ils conseillent ? Certaines associations référentes en matière de gouvernance, comme APIA, s’y penchent déjà.

Un changement de type 2

L’école de Palo Alto parle de changement de type 2 quand le paradigme est modifié, rendant la continuité avant-après impossible. On a changé de monde, il faut réinventer et non simplement adapter. Les vieilles recettes n’opèrent plus.

Ces impensables sont à l’oeuvre, les manières de travailler changent, ce qui était une faiblesse devient une force (exemple le tissu économique français composé de grands groupes essentiellement). La conscience de notre vulnérabilité a jailli sans crier gare. Quelles mutations ce virus va-t-il connaître, deviendra-t-il notre compagnon de route ?

Mais alors nous vaccinerons-nous ? La grippe saisonnière et ses plus de 10 000 morts annuelles en France n’effraie pas le malade en puissance, puisque moins de la moitié des +65 ans se vaccine (source OCDE). Est-ce raisonnable de penser que cette fois ce sera différent? Je dirais oui, car cet impact est systémique : il touche l’intime et les collectifs ; il est profond, il nécessitera d’inventer d’autres moyens (de produire, d’enseigner, de soigner…), il est sociétal et rencontre une autre lame de fond qu’il vient potentialiser : la lutte contre les effets du dérèglement climatique.

L’eau est plus limpide à Venise, le chant des oiseaux s’entend à nouveau contrairement à Greta Thunberg, l’air de Paris est respirable. Les cartes apocalyptiques du niveau des mers en 2050 ne seraient peut être pas une fatalité. L’homme est revenu au centre, sa santé est fondamentale, son impact aussi, CQFD.

Le revenu universel : le retour ?

Le revenu universel se réinvite mine de rien, pragmatique, ainsi que l’évoque Gaspard Koenig (Les Echos, 25 mars 2020). Qu’il s’agisse de mesures de la garantie de revenus en France (pour les indépendants, chômage partiel…), du plan d’urgence américain, des mesures sont mises en oeuvre pour que les besoins de base soient couverts. Ces mesures conjoncturelles sont-elles l’embryon de la mise en place de ce filet de sécurité évoqué par Thomas Paine dès 1796 ?

La simplicité et l’essentiel, le Do It Yourself n’est plus seulement une histoire de bobos. Les solidarités s’inventent, on s’enquiert de la santé des autres, de leurs besoins. Individuellement et collectivement, nous aurons été traversés par une puissance inédite, transformante, demain est à écrire. Ce que nous ne voulons plus, ce dont nous ne voulons plus, ce qu’il faut conserver, transformer, transcender …

Travailler autrement

Une étude passionnante de Jean Pralong relatée récemment et notamment dans l’Usine Nouvelle, nous en apprend beaucoup sur les télétravailleurs. Son titre est légèrement provocateur : le Télétravail déteste la Créativité. Il a suivi l’évolution de carrière de télétravailleurs sur 10 années (promotion, rémunération), et son constat est sans appel : le respect des process et le marketing de soi sont de bien meilleurs atouts que la Créativité pour préserver le lien de confiance avec l’entreprise quand le contrôle n’est plus possible. Sauf qu’en ce moment, le télétravail n’est plus marginal, et de fait, ça marche ! Les représentations devraient naturellement bouger (tout comme la qualité des écrans, espérons), et les réticences devraient s’estomper. Le rôle des managers – encore trop associé au contrôle – devra achever sa mue, les veilles croyances sont en passe d’être décolmatées sous l’impact de cet inconnu invisible. Cette réinvention du lien au travail, centré sur la création de valeur, devrait permettre de réduire durablement les déplacements coûteux, carbonés et accidentogènes.

A moins que le télétravail ne rappelle à ce point des mauvais souvenirs qu’il soit définitivement banni, cf le fameux « effet rutabaga », mais je ne le crois pas.

Et après ?

Après c’est maintenant, maintenant qu’il nous appartient de décider comment nous voulons habiter demain. A de nombreux égards ce virus est un drame, mais c’est aussi une crise, l’autre sens de l’idéogramme de Crise étant Opportunité.